Vivre, écrire, partir
Parfois j'ai du mal à maintenir le rythme des cinq cent mots par jour. Pour dire la vérité, le problème est toujours le même : la motivation, ou plutôt le manque de motivation. J'en reviens toujours à la sempiternelle question du pourquoi de l'écriture alors que je n'ai rien accompli dans ma jeunesse, du moins rien que je puisse transmettre à un public donné. Si je ne l'ai pas fait dans mes vertes années, pourquoi le ferais-je aujourd'hui ?
À l'âge de trente ans, je suis parti vivre dans des îles de l'Océan Indien envers et contre tous. Il s'agissait d'un projet irrationnel qui ne tenait pas la route. Comme mes amis d'alors me l'ont répété jusqu'à plus soif, à l'âge de trente ans, je devais construire un avenir, travailler à m'acheter un appartement, envisager de fonder une famille. Mais non, j'avais autre chose en tête. Je me disais que la vie ne pouvait pas se résumer à cela : travailler et se reproduire. Une vision réductrice des choses qui n'était pas plus rationnelle que mon désir de partir au bout du monde.
Mais il n'y avait pas que ça : ma motivation de partir tenait à autre chose, à une chose qui avait tout à voir avec la création littéraire. Je me disais alors que, si je n'arrivais pas à écrire un roman, alors je pouvais au moins en vivre un. C'est ce qui m'a motivé à vendre tout ce que je possédais (pas grand chose, en fait...), à abandonner ma famille et mes amis, à renoncer à ma carrière professionnelle naissante, pour partir, pour vivre un roman, pour me considérer moi-même comme un personnage dans une histoire dont l'action se déroulerait dans un archipel des mers du sud. Voilà ce qui m'a motivé à partir le plus loin possible, à m'éloigner de la vie quotidienne d'un Montréalais qui vivait les dernières années de sa jeunesse.
Dans cet archipel lointain, j'ai vécu un roman, il n'y a aucun doute là-dessus. J'ai vécu ces deux années avec une intensité rarement atteinte par la plupart d'entre nous. Les sens constamment en éveil, je me suis bourré d'expériences et je n'en ai aucun regret. J'ai vécu sans trop me poser de questions, même si j'étais légèrement inquiet quant au retour au pays qui devait immanquablement survenir, quoi que je fasse. J'ai pris des décisions, pas toujours les meilleures, loin s'en faut, mais je les assume depuis lors. Parfois, je me dis que je pourrais raconter ces expériences vécues par écrit. Mais je renonce vite à ce projet qui pourrait être mal jugé par ma belle-famille et par certains de mes amis. Tout ne se raconte pas de nos jours. L'époque de puritanisme moral dans laquelle nous vivons m'enjoint à pratiquer une certaine auto-censure. Bref, je n'ai jamais écrit là-dessus, ou alors une nouvelle ou deux, pas davantage.
J'ai vécu un roman, donc, pendant quelques années, et quand je suis rentré au pays, j'ai assumé toutes les fonctions sociales inhérentes à l'homme adulte, à l'homme marié et père d'un enfant. Ce que j'ai vécu, personne ne peut me l'enlever, même si certains ont essayé de le salir, sans succès à mes yeux, bien heureusement. Jusqu'à mon dernier souffle, je garderai le souvenir de cette aventure, de ce moment de ma vie où j'ai vécu un roman, un très beau roman...