Relations épistolaires, écriture et amitié
J'ai toujours maintenu des relations avec les gens qui ont partagé ma vie à un moment donné ou à un autre de mon existence. Il est facile pour moi de le faire car je suis un homme de l'écrit. Malheureusement, beaucoup de gens n'aiment pas écrire et, quand on disparaît de leur espace visuel, la relation s'arrête. Même avec certains de mes très bons amis, je n'ai jamais réussi à maintenir des relations épistolaires. Ils n'écrivaient pas, sans doute parce que le geste même d'écrire les aurait obligés à s'arrêter, à prendre un moment dans leur journée agitée. Je ne sais pas. Chacun son mode de vie, chacun sa vie.
Quant à moi, je continue à écrire ad minima mes cinq cents mots par jour, beau temps mauvais temps. Écrire est une façon de m'arrêter, de prendre le temps de me poser, de réfléchir aussi. Ça s'apparente aussi à une prière, parfois, même si je prie chaque jour au petit matin, généralement entre quatre et cinq heures. Les jours où je suis très occupé et que, pour une raison ou pour une autre, je n'ai pas pris le temps de coucher mes cinq cents mots, j'éprouve la désagréable impression d'avoir raté quelque chose, d'avoir vécu en vain, en quelque sorte. Non, il me faut écrire pour passer une bonne journée. Thierry Crouzet, un blogueur que je suis depuis près de vingt ans, a dit (écrit, plutôt) qu'il était plus heureux quand il écrivait que quand il n'écrivait pas. J'éprouve ce même sentiment. Alors, j'écris…
Je n'en ai jamais voulu à ceux et celles qui ne me répondaient pas quand je vivais ailleurs que dans ce pays. Par exemple, j'ai longtemps écrit à Jean-Luc, un homme qui comptait parmi mes meilleurs amis. Des centaines de lettres en provenance des pays étrangers dans lesquels je m'étais volontairement exilés. Il ne m'a jamais répondu, ou peut-être une unique fois, un mot griffonné sur une carte. Je sais qu'il me lisait, qu'il appréciait mes mots. Aussi lui ai-je pardonné depuis longtemps ces quelques années de silence.
Je suis conscient qu'écrire, ne serait-ce qu'une simple lettre, exige un effort intellectuel. Les mots, il faut les mettre dans des phrases qu'il faut relier entre elles de manière à leur donner une suite logique. Pour de nombreuses personnes, écrire n'est pas un exercice facile. Un jour, un ami à qui je faisais mine de reprocher de ne m'avoir pas répondu, m'a dit : "J'écris suffisamment pour mon travail, alors, quand je rentre chez moi, permets-moi de faire autre chose qu'écrire". Je ne sais pas trop ce qu'il entendait par "autre chose". Sans doute regarder la télé. Cela dit, après cet incident, je n'ai jamais reproché à personne de ne pas avoir répondu à mes messages. N'empêche que j'ai perdu quelques amis à cause de ça… mais pas toujours ! À mon retour au pays au début des années 1990, après quelques années d'absences, j'ai renoué avec certains d'entre eux comme si j'étais parti la veille au soir…
Maintenant, en ces temps troublés, je me demande si je vais continuer à correspondre sans retour. Non pas en raison du silence de certaines personnes, mais plutôt parce que j'ai l'impression que je ne les intéresse plus, qu'elle n'en ont plus rien à cirer de cette amitié avec un homme en déclin, toujours empêtré dans ses contradictions, comme nous le sommes un peu tous, en somme.
Je vais continuer à écrire, bien entendu. Un peu moins sur ma petite personne, un peu plus sur mes impressions sur le monde. Et je répondrai toujours aux messages que d'aucuns prendront la peine de m'écrire. La bonne nouvelle, aujourd'hui, c'est qu'on peut demander aux robots conversationnels de l'intelligence artificielle de le faire à notre place…