Claude Robinson et la création
Chaque jour suffit sa peine. Qu'est-ce que cela veut dire, cette expression ? Sans doute qu'on ne peut pas planifier quoi que ce soit, car personne ne sait ce qui nous attend demain. Cela peut vouloir dire aussi qu'on ne voit pas au-delà du quotidien. L'une ou l'autre de ces interprétations confine l'individu à la résignation, à la tristesse. Tant que je vivrai, je veux planifier, je veux rêver. Bref, je veux faire des projets, unique façon de vivre de l'homme à l'esprit créatif. Et pour Albert Camus, le projet reste aussi le moyen le plus sûr, bien que fragile, pour échapper à l'absurdité de l'existence.
Parlant d'homme à l'esprit créatif, je pense à Claude Robinson, cet homme qui s'est mérité un prix en 2017 en reconnaissance de sa lutte en faveur de la défense de ses droits d'auteur. En effet, on a volé son manuscrit pour en faire un dessin animé qui a remporté un certain succès auprès des jeunes. Son Robinson Curiosité est devenu Robinson Sucroé. Indigné - avec raison, ça va de soi -, cet homme a passé vingt ans de sa vie à combattre une grande entreprise pour la défense de la propriété intellectuelle rattachée à son projet. Qu’aurais je fait à sa place ? Qu'aurait fait n'importe quel autre créateur à sa place ? Pendant plus de vingt ans, le bédéiste a lutté corps et âme pour faire reconnaître ses droits sur une œuvre qu'il a créée en sa jeunesse. Sa ténacité est remarquable, certes, mais force est de reconnaître qu'au cours de ses vingt ans de combat Claude Robinson n'a pas écrit une ligne, n'a pas élaboré d'autres projets de bandes dessinées. Que s'est-il passé avec son esprit créatif ? Il est clair qu'il a mis toute son énergie à défendre sa cause dans un combat juridique dont personne ne voyait la fin. Il a remporté ce combat en Cour Suprême. Et puis après ? Il a permis d'enrichir quelques avocats. Quant à lui, je me demande bien s'il est plus riche qu'avant... Bon, il a reçu un prix prestigieux : l'Ordre national du Québec. Et s'il a reçu ce prix, c'est surtout pour récompenser sa ténacité, pas sa créativité.
Malgré tout le respect qu'inspire le combat de Claude Robinson, il n'en demeure pas moins qu'il a cessé de créer, d'inventer, de sorte qu'il n'est plus un créateur. N'y voyez aucun reproche, mais un simple constat, c'est tout. Un créateur crée, c'est-à-dire qu'il bâtit son œuvre au fil des jours. Un créateur ne cesse pas de travailler. S'il est romancier, il écrit ; s'il est compositeur, il compose. L'inspiration, je n'y crois qu'à moitié. La création, c'est d'abord et avant tout du travail, et puis ça correspond à un mode de vie, que vous écriviez des poèmes ou que vous agenciez des fleurs en bouquet. Claude Robinson, lui, a préféré se battre contre une grande entreprise culturelle qui n'a pas hésité à le plagier et, par conséquent, à dépouiller un créateur de ses droits et, incidemment, de ses revenus. Ça a été son choix, et - je me répète, je sais - il a droit à notre respect. Mais il aurait pu faire autrement, faire un autre choix, comme celui d'écrire une autre bande dessinée.