Anéantissement
Je n'aurai eu aucune incidence sur le cours des choses. À l'instar de la plupart de mes semblables, j'aurai traversé ce temps, à cheval sur les 20e et 21e siècles, sans rien changer à la marche irrépressible du monde, fonçant dans le mur comme la plupart de mes contemporains. Dois-je émettre un constat d'échec ?
Dans son roman Leçons (Gallimard 2022), l'écrivain britannique Ian McEwan décrit la vie de Roland Baines, qui, tout en continuant à écrire et à faire de la musique, a élevé son fils, entouré des membres d'une famille d'emprunt. Il n'a jamais vécu de son art et son rayonnement n'a pas dépassé le cercle de sa famille et de ses amis. Sa femme, elle, a préféré tout quitter pour vivre en Allemagne et se consacrer uniquement à l'écriture, sans s'embarrasser d'une vie de famille. Certes, elle a atteint la célébrité, mais elle est morte dans la solitude, dans la désolation la plus totale, et même ses lecteurs, si nombreux au début, ont fini par la déserter pour suivre un auteur plus jeune, plus au fait de la problématique des genres, plus dans le ton de l'époque actuelle, quoi. Voici ce qu'il écrit à ce propos :
"Le temps l’avait abîmé lui aussi, mais à tous égards c’était lui le plus heureux. Aucun roman à son actif, pourtant, ni aucune chanson, aucun tableau, aucune invention pouvant lui survivre. Troquerait-il sa famille contre le mètre de livres d’Alissa ? Contemplant son visage à présent familier, il fit non de la tête en guise de réponse. Il n’aurait pas eu le courage de fuir comme elle l’avait fait, même si pour les hommes le prix à payer était moindre – les biographies littéraires regorgeaient d’épouses et d’enfants abandonnés pour suivre une vocation."
Je m'identifie forcément au personnage de Roland Baines. J'ai fait de la musique, j'ai écrit des romans, j'ai fait du théâtre, j'ai même rédigé un scénario de film que j'ai vendu à Radio-Canada dans les années 1980, ce qui m'a permis de faire mes études universitaires de deuxième cycle sans recourir au système québécois de prêts et bourses. Mais là s'arrête la comparaison, car personne dans mon entourage a atteint la célébrité, y compris cet ami qui a publié plusieurs ouvrages dans des maisons d'édition "reconnues". Son œuvre ne lui survivra pas. Déjà, personne ne sait qu'il existe, même s'il a remporté un prix littéraire au début de ce siècle. Il mourra dans la solitude, comme la plupart d'entre nous.
Je vais mourir bientôt, comme Roland Baines, comme cet ami écrivain, comme tout le monde dans mon entourage. Et je n'éprouve aucun sentiment négatif face à la mort. Je consens à mon anéantissement, à ma fin prochaine comme personne, à peine triste de ne pas savoir ce que deviendront mes proches, mais presque heureux de ne pas assister à la destruction du monde tel que je l'ai connu.